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Oui, j'ai quitté le navire !
Par Suzanne Helen dans Dans les nuages le 26 Septembre 2011 à 18:48Réédition de l'article pulié le 20/03/11
J'ai longtemps hésité avant d'aborder le sujet dont je vais parler aujourd'hui. Peut-être que je n'avais pas encore le recul nécessaire, peut-être que je n'assumais pas complétement. Certainement aussi parce que beaucoup de gens ne m'ont pas comprise.
Il y a un an et demi, je quittais le navire de l'Education Nationale après 2 petits mois de bons et loyaux services.
Pour situer les choses, en 2008, j'ai décroché une licence de Lettres modernes et j'ai choisi de préparer le Concours de prof des écoles (CRPE) à l'IUFM. Non pas que, comme disent certaines « je voulais faire ça depuis toute petite » ou que « je savais que j'étais faite pour ce métier », non, vraiment pas. Désolée, je ne crois pas que quiconque soit « fait » pour un métier, c'est une douce illusion. Je ne me suis pourtant pas orientée vers l'enseignement primaire par défaut : ce métier m'intéressait vraiment a priori, et correspondait à mes envies du moment.
Après une année de PE1 (préparation au fameux concours) à l'IUFM très constructive sur de nombreux plans, et très « intensive » aussi, j'ai décroché le dit sésame. Un été plus tard, je faisais ma première rentrée.
« A l'époque », quand on décrochait le concours, on entrait en « PE2 », année de formation rémunérée associant théorie et pratique. Pour faire rapide : vous êtes responsable d'une classe une journée par semaine, et le reste du temps, vous êtes en formation à l'IUFM. Même si ce système avait des avantages, il faut savoir quand même que cette position du stagiaire qui « décharge » un directeur une journée par semaine est très inconfortable. Dans le meilleur des cas, vous profitez des conseils du titulaire. Mais bien souvent, vous êtes embarrassée, soit parce que c'est un peu délicat de ne pas avoir « sa » classe et de compléter le travail de quelqu'un, soit parce que votre titulaire vous colle les matières qu'il ne veut pas enseigner (genre EPS, technologie, géographie et anglais...)...entre autres. Vis à vis des parents et des élèves, c'est un peu délicat aussi : vous n'êtes que la maîtresse du mardi, que stagiaire, et surtout vous avez la tête du débutant. Bref, vous ne vous sentez pas du tout "légitime".
Pour moi, le problème n'est pas nécessairement venu de là : on sait que cette position ne dure qu'un an normalement (même si depuis, l'ombre du « surnombre » et des quatre quarts-temps dans 4 écoles différentes a pointé son nez). Au bout de quelques semaines, j'ai tout simplement senti que je me fanais. Je suis quelqu'un de très « enthousiaste » en temps normal, et là, je devenais limite aigrie... J'ai compris que ce n'était pas tant l'enseignement qui me déplaisait que le milieu même de l'éducation nationale.
Petite parenthèse au préalable :
Non, les profs ne sont pas des glandeurs, du moins pour la grande majorité (bah oui, des cons y en a partout quand même). Etre prof, c'est prenant, fatiguant, stressant. Etre prof, c'est certes, ne faire que 26 ou 18 h de cours, mais c'est aussi des heures de préparations à côté, des réunions, des conseils d'école. Etre prof, c'est être responsable 6h par jour de vos chérubins, qui sont souvent 30 par classe, qui crapahutent partout au moindre dos tourné, se bagarrent en récré... Vous avez du mal avec vos trois à la maison ? Imaginez une instit toute seule avec 30 marmots de quatre ans (toute classe ayant son lot d'hyperactifs ou d'enfants autistes) répartis en groupes autour de bancs, trampolines et cerceaux pendant une séance de sport! Que celui qui critique les profs prenne leur place une semaine et on verra bien s'il tient le coup !
Heureusement, je vous rassure, être prof, c'est aussi gratifiant ! Donner le goût de l'école à une pitchoune, voir des minois émerveillés quand on raconte une histoire, leur apprendre à lire, à écrire...
Enseigner me plaît. C'est l'Education nationale qui ne me plaît pas.
Alors quitte à me prendre de la pâte à modeler ou des craies dans la tronche, je vais vous en dévoiler quelques aspects.
Dès l'IUFM, vous comprenez que vous entrez dans un monde « à part ». Les profs ont un peu tendance à se replier sur eux-mêmes, à faire sentir que les autres ne peuvent pas comprendre. L'école devient très vite quelque chose de très envahissant. Il suffit de se marier entre profs et c'est fichu !
Vous faîtes vos courses en zieutant les emballages qui pourraient servir au prochain cadeau de fête des mères, vous achetez des yaourts La Laitière par 24 pour faire des photophores avec les pots, vous faites les poubelles du super U pour récupérer du carton à l'oeil (spéciale dédicace à mon chéri qui a pris un carton dans une poubelle du KFC ce midi pour faire des socles de Warhammer...). Vous allez vous promener en ramassant des feuilles mortes, vous regardez la télé en pensant à ce qui pourrait déboucher sur une activité pédagogique, et j'en passe...Petit à petit, vous ne faites plus que parler école, rêver école, manger école... Et bien souvent, vos amis sont profs, alors quand vous vous voyez, re-belotte, l'école et les élèves sont vos seuls sujets de conversation. Top du luxe : vous vous prêtez même des prép' ou des CD de comptines !
Au-delà de ce côté très étouffant à mon sens, j'ai beau connaître des gens formidables qui sont profs, j'ai aussi rencontré des personnes qui ont vraiment changé le jour où elles sont devenues instit, ou même avant (!) , en se prenant pour l'instit qu'elles n'étaient pas. Parmi les collègues, des gens qui ont pris le melon, voire la pastèque, des gens persuadés d'avoir la pire classe, les pires élèves, les pires formateurs...des gens blasés qui à la limite, te disent presque que leurs élèves, de toute façon, sont cons, et que les parents, hein, no comment … des gens qui se lamentent d'avoir des élèves en difficultés alors que bon, en tant que prof, tu es justement censé être là pour enseigner, tu es censé être pédagogue, avoir un sens de l'aide, de l'accompagnement...des gens qui, parce qu'ils viennent d'une famille de profs, sont hautains, persuadés de tout mieux savoir que les formateurs et que les collègues, et ne se remettent jamais en question. Et ce qui m' a fait le plus peur, c'est que ce sont souvent ces mêmes personnes qui te disent avoir « la fibre », vouloir faire ce métier depuis toujours. C'est quelque chose qui m'horripile au plus haut point car ce sont les enfants qui en pâtissent à la fin.
Il y aurait encore tant de choses à dire ! Maintenant que je sais ce qui se passe de ce côté du bureau, je ne suis pas toujours très rassurée pour mes futurs enfants. J'espère qu'ils auront la chance de tomber sur les maîtresses formidables qui, heureusement, existent tout de même !
Le tableau que je viens de dresser vous donne une idée du pourquoi de ma démission. Je suis quelqu'un qui aime découvrir des choses, qui aime m'émerveiller, qui aime assister à des colloques très érudits aussi, qui aime créer, qui aime avoir l'impression de pouvoir évoluer, qui aime « respirer », rêver... Alors que tout se passait bien avec les élèves et l'Institution, j' ai choisi de quitter le bateau, très égoïstement Je ne me voyais pas faire 40 ans là-dedans. J'allais devenir très con.
Evidemment, il y a des personnes qui n'ont pas du tout compris. Pour certains, j'étais une idiote qui refusait une place en or, un boulot stable avec salaire assuré pour un paquet d'années, un boulot avec en bonus les vacances scolaires et les 26h semaine. Pour d'autres, j'étais la copine qui les « abandonnait » en cours de formation et qui allait les laisser se débrouiller tout seuls.... les pauvres choux, j'te jure ! Rien, à foutre du pourquoi du comment, je les laissais juste tous seuls. Ces gens-là n'ont rien compris. J'ai la chance d'avoir un homme, une famille, des formateurs qui m'ont entendue, qui ont compris et respecté mon choix. C'est dans cette étape aussi que j'ai réalisé qui étaient mes amis. Une décision comme celle-ci est très difficile à prendre. Et ensuite, on vous demande sans cesse « mais POURQUOI????? », c'en devient fatiguant ! Comme s'il fallait s'excuser, se justifier... Comme si les profs oubliaient qu'il existe d'autres métiers que prof ! Il faut du temps pour assumer pleinement.
Aujourd'hui, je prends le temps de laisser les opportunités venir, je termine un master de Lettres où je prends plaisir à apprendre, je fais des petits boulots, j'enseigne (eh oui, encore !) à domicile, ce qui, je vous assure, n'a rien à voir avec l'Education Nationale. J'envisage un avenir surprenant, qui évolue au gré du vent et de mes envies. J'aimerais un métier me laissant une marge de manœuvre, de créativité, un métier où je m'épanouirais, un métier qui pourtant resterait un métier et n'envahirait pas tous les plans de ma vie... Un métier qui me permette de me présenter comme une jeune femme bien dans ses baskets et qui prend plaisir à ce qu'elle fait.
Pour une fois, vous avez eu droit à un article 100% "Raconte ta life"... Je ne sais pas si tout le monde a eu le courage de lire jusqu'ici, mais c'était important pour moi de faire le point.
Tags : démissionner de l éducation nationale, le milieu de l éducation nationale, métier de prof, être prof, choisir son orientation, avenir professionn
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Commentaires
J'ai aussi lu ton message jusqu'à la fin, et moi aussi, je pense que c'est tout en ton honneur d'avoir eu le courage d'arrêter.
J'espère que tu parviendras à t'épanouir professionnellement.
je peux comprendre, on peux penser qu'un métier est fait pour nous et puis se rendre compte avec le recul qu'il ne l'est pas!
Ben moi je t'ai lue jusqu'au bout parce que je suis prof en ZEP en Seine Saint Denis depuis deux ans (stage compris), parce que j'ai pris une année de disponibilité pour réfléchir à l'étranger, et que j'ai décidé cette année justement que j'allais aussi quitter le navire, et changer de vie. Pareil, l'enseignement, c'est bien beau, mais l'Education Nationale une autre paire de manches!
@ moncointranquille : oui c'est tout à fait ça, on se rend compte que ce n'est pas le fait d'être prof, le hic, c'est le fait d'être prof pour l'EN...
pour l'instant, je donne des cours particuliers et j'y prends vraiment plaisir : c'est du grand luxe de pouvoir s'attarder avec un élève sur ses difficultés, de prendre le temps nécessaire...!!
Merci à toutes en tout cas !!!
Bel article. Très poussé en effet. Tu vois moi, j'ai quitté le navire avant même d'y entrer. J'ai fait trois mois de remplacement dans un lycée privé. Et je ne me suis pas du tout sentie à la hauteur de la mission. A l'époque pour des raisons intimes j'étais très fragile (euphémisme pour dire que je faisais une sacréé dépression) et je ramais. Enfin avec le recul je crois que je faisais vraiment bien mon travail justement (revue de presse sur la russie pour les L et Es de terminale qui préparaient sc po ; "TD" sympa en géo pour mes secondes ; correction des fautes d'orthographes, retrait de point et rajout si l'élève les corrigeait par la suite etc. bref, une sacrée prof finalement). Et puis je me suis vite sentie illégitime à occuper le poste d'un prof agregé depuis 10 ans. Je me sentais écrasée par la responsabilité de leur BAC, et j'ai fui. Aujourd'hui j'ai suivi un chemin très particulier, que tu connais puisque tu viens de lire l'article d'aujourd'hui. Mais je ne regrette pas mes études non plus. C'est pas encore très carré dans ma tête.
7CarolynMardi 22 Mars 2011 à 13:34Cet article est hyper intéressant et donne envie de tout envoyer ballader quand ça ne va pas dans sa propre vie. Il pose de vraies questions, fondamentales quand on veut se sentir bien et en accord avec ses envies. Reste plus qu'à pour moi... Si seulement j'avais ton cran (et si je gagnais 100 000 000 euros au loto aussi). Bisous ma Fof, t'es top.
Merci énormément ma Caro d'amour !
J'ai aussi eu la chance de pouvoir le faire "matériellement", de pouvoir enchaîner sur le master le même mois (et accessoirement, avec les bourses du CROUS, hein...)... C'est un concours de circonstance. Peut-être qu'à un mois près, rien ne se serait fait...
Et je trouve que tu as énormément de cran de te lever tous les matins pour faire un boulot où tu ne te sens pas bien...!
Gros becots
9MirontaineMardi 10 Mai 2011 à 09:56
Mais nous avons des parcours similaires?! Je partage tes propos!
C'est dingue ..... samedi soir je mangeais avec deux copines qui ont chacune la petite trentaine et qui galèrent depuis 3 ans pour réussir leur concours et là paf !!!! c'est fait, elles sont toutes 2 stagiaires ...... une CPE, l'autre prof d'histoire. Et ce le début de ton post, c'est exactement ce qu'elles m'ont racontées. Elle sont écoeurées déjà à moins d'un mois de la rentrée .....
Ton article est très intéressant !! Oui ça n'a pas dû être évident de prendre cette décision, mais lorsque l'on ne sent pas à l'aise, pas à sa place, je pense que c'est vraiment la bonne décision, quitte à laisser derrière soi la sécurité de l'emploi. Si c'est pour se retrouver en dépression 5 ans après, où est la sécurité ? La vie est faite de choix parfois cruciaux qui demandent un certain courage. En général, on ne le regrette pas après. Bises et bonne chance pour la suite.
14MadMaxLundi 26 Septembre 2011 à 19:58Ben moi dans mon métier j'ai une marge de manœuvre, de créativité je m'épanouis, j'ai un métier qui n'envahira pas tous les plans de ma vie... Je ne parle pas que de boulot, je ne me plains pas.....et je suis prof. Hi Hi.....Call Me Mad !!
16casa62Mardi 27 Septembre 2011 à 09:42et bien j'ai lu jusqu'au bout aussi et je ne connaissais pas ton parcours ; si tu ne t'y plaisais pas tu as bien fait de prendre La décision.
moi aussi je suis prof (en LP) oui c'est dur de travailler avec l'EN surtout quand on entend des trucs dans le genre pour un restaurant d'application le but c'est de faire du chiffre, d'avoir beaucoup de clients....
j'aime mon métier les rapports que j'entretiens avec d'anciens élèves me prouvent que j'ai bien fait de perséverer, je ne sais pas ce que je pourrais faire d'autre..
en ce jour de grève, bon courage à tous
17Qui ?Moi !Jeudi 29 Septembre 2011 à 15:38Moi aussi j'ai tout lu et voici un autre de son de cloche (pas moi).
J'ai travaillé "avec les membres de l'éducation nationale". Les pires années de ma vie et au bout de 8 ans j'ai laissé tomber. Je venais de faire 25 ans ailleurs, donc je suis solide.Les membres de l'EN ont perdu pied.
Je suis cadre supérieure et une instit de maternelle me parlait comme si j'avais 4 ans, un prof de fac, comme si j'étais illétrée.....Je suis triste pour nos enfants, mais par ailleurs nous avons l'EN que nous méritons ! Si les enfants étaient éduqués peut-être que l'EN pourrait les instruire.
Ne m'insultez pas, j'exprime mon opinion, trop peu de gens le font dans ces temps de consensus mou.
19Sweet_LiliLundi 19 Novembre 2012 à 09:17Je viens de tomber sur ton post...même s'il a plus d'un an, je laisse quand même un commentaire. Merci pour avoir relaté ton expérience. Tu as raison, dans ce métier il faut toujours justifier ce genre de choses. Je pense qu'au fond ça doit rassurer certaines têtes qui elles n'ont pas le courage de se réorienter ou de démissionner.
J'aimerais savoir où tu en es à présent ? J'ai laissé un post sur un forum pour ma part (démission Education Nationale = Libération ? ) Je viens de créer un profil facebook aussi dont le nom est "QUITTER L'ÉDUCATION NATIONALE". J'espère que des ex-enseignants / actuels enseignants / futurs ex-enseignants s'incriront d'ici quelque temps afin de pouvoir communiquer de façon plus fluide et partager nos expériences etc. Si cela t'intéresse...
Cordialement,
SL
A tous les déçus de l'Education Nationale, rejoignez le réseau des profs (www.reseau-des-professeursparticuliers.fr). Continuez d'enseigner et faites progresser vos élèves tout en restant indépendants.
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J'ai lu jusqu'au bout :-) . C'est tout à ton honneur d'avoir arrêté, je n'ai pas eu le concours, mais j'ai fait une année à l'iufm (La pire de ma scolarité! Quelle ambiance!!) donc je comprends ce que tu dis dans ton billet. Merci de nous avoir fait partager ton expérience. Je te souhaite de trouver un boulot où tu puisses t'épanouir.